Temps de travail d'un enseignant-chercheur en informatique

ven. 03 juin 2022

Le temps de travail effectif des enseignants-chercheurs est un marronnier de l'enseignement supérieur et de la recherche. Officiellement, nous sommes agents du service public et donc asujettis à un total de 1607 heures annuelles. Toutefois, étant fonctionnaires soumis à « l'obligation de service », notre seule contrainte réelle consiste à effectuer un service de 192h annuelles d'enseignement « face élèves » ou équivalent. L'administration se fiche bien ensuite de savoir ce que l'on fait du reste de notre temps, même si elle n'hésite pas à nous confier une charge administrative de plus en plus conséquente 1. On entend régulièrement des collègues ironiser sur le 50% enseignement/50% recherche/50% admin.

J'ai parfois la sensation d'être un extraterrestre parmi les enseignants-chercheurs dans la mesure où je ne travaille pas le week-end et quasiment jamais le soir 2. Je peux compter sur les doigts d'une main les occurrences d'un envoi d'email hors des jours ouvrés sur une année. En revanche, j'ai tendance à faire des longues semaines, et surtout de longues journées. La faute aux cours du soir : quand on fait cours de 17h30 à 21h30, il faut se « forcer » à arriver à 11h30 si l'on veut faire une journée raisonnable. Après quelques semaines difficiles au printemps 2022, j'ai décidé de m'astreindre à respecter mon temps de travail hebdomadaire (35h) et, surtout, d'identifier les tâches les plus chronophages.

Depuis mai 2021, j'effectue donc un suivi de mon temps à l'aide de Toggl, un outil de time tracking dans le navigateur et sur mobile. Le principe est simple : je lance le chrono quand je commence une tâche, puis je l'arrête à la fin et je note le nom de la tâche (« Réunion projet », « Correction d'examen »). J'ai ventilé les tâches selon trois catégories : enseignement, recherche et service. Je peux en outre associer à chaque tâche des mots-clefs, pour distinguer entre les différents cours, les différents projets, etc. Je me suis astreint à ne pas enregistrer les tâches de moins de 10 minutes, et j'ai donc parfois rassemblé certaines tâches différentes sous un même chapeau (par exemple, la tâche « Emails » est générique et peut recouvrir différents sujets mais je ne vois pas comment faire autrement). Par principe, je ne consigne que le temps travaillé (donc hors pauses, déjeuner et temps de trajet), ce qui sous-estime le temps réellement productif puisqu'il m'arrive régulièrement d'avoir des discussions de travail à la machine à café et à répondre à des emails dans le métro 3.

Bilan de l'année 2022-2023

J'ai travaillé 1651 heures entre le 1er septembre 2022 et le 1er septembre 2023, soit 43h de plus que mon temps de travail annuel statutaire. Il se répartit à 53% pour la recherche, 33% pour l'enseignement et 13% pour les tâches d'intérêt général. Pour les curieux et curieuses, j'ai effectué cette année 245 HED (donc environ 50 heures complémentaires).

Les tâches administratives représentent 14% de mon temps (environ 230h). J'y inclus notamment :

  • pour l'enseignement : la planification des cours, la réservation de salles, la déclaration des heures des vacataires, etc.
  • pour la recherche : les processus de recrutement, l'écriture de rapports d'activité/livrables, etc.
  • pour l'intérêt général : les achats, la gestion du parc d'ordinateurs, les réunions d'information, les demandes d'intervention du service de bâtiment, les notes de frais, etc.

14% de mon temps de travail effectif est donc dévolu à des activités qui devraient, en théorie, être assurées par du personnel administratif. Vu ma rémunération horaire et celles de mes collègues, il me semble donc que l'établissement aurait mieux fait d'embaucher des BIATSS pour mieux gérer cette charge, puisque aucune de ces tâches ne nécessite d'être maître de conférences !

10% de mon temps a consisté à lire et répondre à des emails. :|

Temps d'enseignement

L'enseignement représente finalement une proportion plus faible que ce que j'imaginais de mon temps de travail, pour presque exactement 1/3 (environ 440h). Le nombre d'heures « face élève » est assez modéré : 110 heures, majoritairement en cours magistral, correspondant donc à environ 160 HED. Le reste des heures de service provient d'heures en formation à distance (une spécificité du Cnam), qui consistent essentiellement à répondre à des questions par emails ou par forum (environ 50h consignées pour 50 HED), et en heures de référentiel (jurys, tutorats d'apprentis pour environ 25 heures consignées et autant d'HED).

Le gros des heures restantes est le travail « invisible » concernant les cours : préparation des examens et corrections des copies (40h) et surtout préparation des cours (100h !). Pourtant, 2022-2023 était une année où tous les cours que j'ai enseigné étaient déjà créé. Pas de cours en rodage, seulement de la mise à jour des supports et une refonte partielle de quelques séances d'une unité d'enseignement dont j'ai repris la responsabilité. Autrement dit, il faut donc compter un rapport environ 1:1 entre les heures face élève et les heures de préparation en rythme « de croisère ».

Un projet pédagogique chronophage cette année était JupyterHub, qui a mobilisé environ 60h de mon temps sur l'année. Deux tâches ont nécessité un certain investissement. La première était la mise en place d'un serveur JupyterHub doté de GPU pour les travaux pratiques en deep learning, qui a nécessité un certain nombre d'expérimentations. La seconde était la rédaction et la soumission d'un projet de migration du cluster JupyterHub vers Kubernetes, dans le cadre de l'appel à projets pédagogiques innovants de mon établissement. Il s'agit donc d'une activité « méta » d'enseignement puisqu'il s'agit de travailler sur les pratiques pédagogiques. La co-organisation et la participation au workshop Jupyter for Education en janvier a pris également une vingtaine d'heures en décembre 2022 et janvier 2023.

Finalement, environ 80 heures ont été dévolues à des activités d'administration de l'enseignement (réalisation des fichess de service, gestion des salles, rédaction d'un projet de nouvelle UE, etc.).

Temps de recherche

La recherche est une courte majorité de mon activité, avec 760 heures annuelles. Pour référence, j'encadre 4 doctorant⋅es, un postdoc, un ingénieur de recherche et une stagiaire de master sur la période concernée.

J'ai passé 60h à faire du « projet » : réponse à des AAP, rencontres avec des entreprises, livrables ANR et gestion administrative de mon projet JCJC. C'est assez modéré mais il est important de souligner que je n'ai répondu à aucun appel à projet cette année, à l'exception des contrats doctoraux de mon établissement. Autrement dit, c'est une borne basse du temps passé à rédiger (ou imaginer) des projets et à répondre aux sollicitations des collègues et des industriels…

En cumulé, j'ai passé environ 240 heures en encadrement doctoral, dont la grande majorité en réunions d'avancement. Les stages m'ont occupé pour environ 45 heures, à nouveau principalement en réunions d'avancement. Mon projet JCJC, qui a démarré scientifiquement en janvier 2023, a pour l'instant consommé environ 50h, à nouveau surtout sur de l'encadrement. L'écriture d'articles m'a pris 50 heures sur l'année, soit autant que la review d'articles !

Hors encadrement, j'ai consacré 55 heures à un projet scientifique « en propre » avec une post-doctorante du muséum d'histoire naturelle.

Les séminaires et conférences m'ont un peu occupé cette année, pour 80 heures. Je n'ai fait qu'une seule conférence cette année (IGARSS) et j'ai assisté à l'assemblée générale du GdR ISIS. Cependant, les séminaires d'équipe ont assez bien tourné avec une trentaine de séminaires durant l'année.

Enfin, la veille scientifique a représenté « seulement » 75 heures sur l'année. Je n'ai vraiment plus suffisamment de temps pour lire des articles et c'est un point de vigilance à avoir à mon avis.

Les heures restantes sont un mélange hétéroclite : diffuser des offres de stage, faire passer des entretiens, assemblées générales de labo, expertises pour des agences de financement, etc.

Service d'intérêt général

Le principal pôle d'heures de service est simple : je suis membre du conseil scientifique du Cnam, ce qui m'a pris environ 50 heures sur l'année (séances + rapports). J'ai passé aussi quelques dizaines d'heures sur des tâches d'intérêt général : écriture d'un wiki d'équipe, rédaction d'un guide d'accueil pour les nouvelles embauches.

Dans ce pôle, il est notable d'inclure les 20h passées à… écrire des dossiers CRCT et RIPEC. 25 minutes par semaine, ce qui peut sembler dérisoire mais est tout de même risible puisqu'il s'agit de justifier que j'ai bien fait mon travail.


  1. grâce à un savant mélange d'alourdissement des procédures administratives et de réduction du nombre de gestionnaires. 

  2. en revanche, je coupe moins facilement pendant les vacances, regardant mes emails au moins une fois dans la semaine en cas d'urgence. 

  3. J'applique une correction d'environ 10% pour tenir compte de ce temps « invisible ». 

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